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Lecture des documents numériques et nouveaux usages

Objectifs généraux :

  1. Circonscrire les pratiques de lecture des documents numériques et réfléchir sur les incidences culturelles de ces activités dans un contexte tunisien caractérisé par le bilinguisme ainsi que par certaines spécificités au niveau des habitudes de lecture/non lecture.
  2. Déterminer l’utilisation faite par la population étudiée des différentes fonctionnalités offertes par les outils et interfaces de lecture numérique en rapport avec les objectifs de lecture et en fonction des types de documents dans des contextes d’apprentissage, de recherche ou d’enseignement.
  3. Etudier le rapport entre la lecture numérique et les nouvelles formes d’usage et d’appropriation des contenus sur le web (modes de consultation mais aussi d’enregistrement, de création d’instances documentaires par le lecteur ou le groupe de lecteurs, relation stock/flux).

Problématique générale :

Le passage de la lecture de l’imprimé vers la lecture numérique [1] a généré plusieurs problématiques qui sont étudiées actuellement  par de nombreux groupes de recherche francophones [2] . Tout en ayant conscience de l’étendue du champ de référence dans lequel se situe cette question, nous nous proposons, dans le cadre de ce groupe de travail, de conduire une recherche qui s’inscrit dans l’approche disciplinaire de la science de l’information.

La question de la lecture numérique se situe au croisement de plusieurs axes de recherche (histoire de la lecture, sociologie de la lecture, psychologie cognitive, conception des outils d’aide à la navigation et des interfaces…) et ne peut pas être étudiée sans faire référence au concept de l’interdisciplinarité qui est un concept marqué par le passage de la pluridisciplinarité (transfert de méthodes d’une discipline à l’autre, duplication de modèles préétablis, emprunt de concepts …) à la notion plus novatrice de la transdisciplinarité où le paradigme comme le dit J. Lemoigne [3] n’est plus l’objet/méthode mais le projet /contexte. C’est dans cette perspective que nous nous situons, projetant de travailler sur les modes de lecture en mutation dans un contexte précis, tout en étant réceptifs, autant que possible, aux différents éclairages et apports des autres champs disciplinaires, sans lesquels, l’analyse de cette question très complexe serait tout à fait biaisée.

Notre problématique axe sur les spécificités des transformations intervenues au niveau des pratiques et des modes de lecture dans un contexte tunisien suite à l’accès de plus en plus généralisé aux supports numériques et aux dispositifs de la lecture sur écran. Nous mettrons à profit, afin d’élucider ces questions,  l’interprétation et l’analyse des résultats d’une enquête que nous menons en Tunisie dans le milieu des universitaires [4] .

Prenant appui sur une riche littérature qui nous éclairerait sur les aspects théoriques,  nous essayerons de  déterminer en quoi la transition vers le numérique contribue-t-elle à transformer les comportements de lecture ou à introduire de nouvelles pratiques pour une population d’enseignants/chercheurs et d’étudiants qui évoluent dans un milieu universitaire où ils sont appelés à utiliser intensivement et à produire différents types de contenus numériques.

Autrement dit, les nouvelles opportunités qu’offrent les dispositifs de la lecture numérique participent-elles à stimuler davantage les potentiels de créativité de ces lecteurs/auteurs ou encore lectateurs [5]  ? En effet, les réseaux constituent un espace non normatif par excellence où chacun peut user de procédés personnalisés pour lire/ écrire, accéder aux informations, trier, échanger, stocker, créer. L’art de combiner, d’agencer différents procédés et techniques de navigation, d’exploration, de simulation, de conception, d’échange et de diffusion des connaissances donnent forme sur les réseaux « au système de braconnage » dont parle Michel De Certeau qui est une manière de s’affranchir des entraves et des contraintes normatives et d’inventer de nouveaux modes d’usage. Nous assistons actuellement à une pléthore d’outils de plus en plus variés qui facilitent la lecture–écriture numérique et permettent d’exploiter la technologie du travail collaboratif dans le cadre de la lecture et de la production des documents numériques.

1-  La lecture numérique a nécessité la mise en œuvre de fonctionnalités permettant d’annoter, de commenter et d’augmenter les textes lus. Ces fonctionnalités qui prennent forme à travers les logiciels de lecture contribuent à augmenter le confort de lecture mais aussi à permettre la « lecture collaborative ». Elles donnent la possibilité au lecteur de mettre en évidence certains passages par le soulignement et le jeu de caractères ; d’ajouter des annotations et des commentaires ou encore d’utiliser des balises personnelles constituant le chemin de lecture entre différents passages d’un même ou de plusieurs documents. Nous nous interrogerons en particulier sur l’utilisation des hyperliens (fréquence, types de liens...) , sur la notion d’hyperlecture et des problèmes cognitifs qu’elle engendre relatifs à la surcharge cognitive, à la désorientation, à la représentation et à l’organisation des concepts en rapport avec les spécificités des situations de formation/ recherche.


Une autre procédure, « la lecture collaborative », assurée par différents outils et logiciels appelés « collecticiels » ou groupware, permet à plusieurs lecteurs, en l’occurrence des chercheurs, de lire un même document, de l’augmenter par des commentaires, de le modifier ou encore de le réécrire collectivement.


Nous nous interrogeons sur l’utilisation par les enquêtés  de ces différents outils en fonction de leurs profils socio- professionnels, mais aussi en rapport avec leurs objectifs de lecture et les types de documents consultés (e-books, revue électronique, blogs, wiki, page web.. )


2-
 Grâce à ces dispositifs, les réseaux sont censés permettre l’autonomisation accrue des individus et des collectivités dans les processus de réception/ création des contenus. Dans ce cadre, nous envisageons d’étudier les rapports entre la lecture numérique et les nouvelles formes d’usage et d’appropriation des contenus sur le web afin de déterminer aussi bien les modes de consultation/lecture que les modes d’enregistrement, de création d’instances documentaires par le lecteur ou le groupe de lecteurs. Autrement dit, comment s’organise la relation stock /flux au niveau des documents numériques ? Quelles formes prend-elle ?

En effet, le document numérique n’est plus un dispositif circonscrit, reproductible, fermé dont le contenu doit être simplement diffusé mais il est devenu une base de communication multidirectionnelle entre différents acteurs. Il s’inscrit donc dans une logique de flux, est  pourvoyeur de sources et nécessite d’être réorganisé pour un usage personnalisé ou collectif (bibliothèques personnelles, portails, collections documentaires privées.). Les dispositifs de la recherche en ligne dans les grands réservoirs de savoir encouragent de plus en plus les lecteurs à construire leurs propres corpus personnels en téléchargeant des textes entiers, en aspirant des sites intégraux ou à créer leurs propres objets de lecture en découpant les textes grâce à la structure logique du document (parties, chapitres, …) et à l’activation des liens hypertextes internes ou externes.

La réorganisation de ces instances documentaires pour un usage personnel ou collectif pourrait se baser sur les procédés de la structuration initiale ou de la restructuration du document (en utilisant des langages de structuration tels que HTML, XML ou autres
). Dans le même sens, cette réorganisation tirera profit des différents standards et normes de description des documents électroniques par des métadonnées (Dublin Core, RDF [7] ou autres) qui pourraient être utiles dans la gestion des corpus documentaires ainsi que dans l’accès aux différents fragments ou documents électroniques partagés. Ainsi, nous essayerons de circonscrire les différents procédés qu’utilisent les chercheurs pour articuler leurs activités de lecture/création de contenus numériques. Comment l’usager crée-t-il et organise-il ses différentes instances documentaires et ses objets de lecture ? A-t-il recours à des langages de structuration, à la création de collections documentaires personnalisées ? Sous quelles formes ?  Utilise-t-il les procédés de lecture/écriture collaboratives ? Lesquels ?
 
3-  Le Web se transforme de plus en plus en un espace de créations partagées de contenus et de travail collaboratif. En témoigne le développement rapide de la blogosphère ainsi que les applications nouvelles du web 2.0 qui ont été rendues possibles grâce à de nouveaux dispositifs comme le langage XML, l’API [9] , les folksonomies [10] ou encore le format RSS [11] . Ces nouveaux moyens ont permis de faire évoluer les usages sur le web et de faire émerger les pratiques collaboratives les plus inventives. Mais seule une faible frange de l’ensemble des internautes dans les pays émergents utilisent le web pour l’échange créatif, la production du contenu et la co-édition électronique [12] . Dans quelle mesure peut-on considérer que  les chercheurs tunisiens en feraient partie ?
 
4-           L’inventivité qui caractérise les nouveaux usages ainsi que la diversité des pratiques collaboratives dans les divers types d’échanges, de création et de circulation des documents numériques multimédias accélère la réutilisation des contenus culturels, leur recomposition et leur appropriation singularisée. Cela semble caractériser les sociétés de la « seconde modernité » [13] et  la tendance à la redocumentalisation [14] qu’elles ont engendrée, notion qui a fait l’objet d’une réflexion fructueuse au niveau d’un réseau de chercheurs francophones. Cette approche nous permet de situer l’activité de la lecture numérique dans sa dimension socioculturelle voire anthropologique (Quel rapport peut-on établir par exemple entre  l’hyperlecteur et l’individu hypermoderne ?  ) et de nous interroger sur les incidences culturelles  de ces pratiques dans le contexte tunisien.  Ainsi, nous réfléchirons sur la manière dont s’intègrent ces nouvelles pratiques dans les habitus de la frange de Tunisiens interrogés et si elles s’inscrivent dans une logique de substitution, de prolongement ou d’hybridation par rapport à leurs anciennes pratiques. D’une manière plus générale, l’usager tunisien, en utilisant les nouveaux procédés de lecture/création de contenus numériques et en prenant part aux différentes activités collaboratives, se trouverait dans une situation d’ouverture culturelle qui pourrait être source de déstabilisation et/ou d’enrichissement. Il s’agit donc dans ce contexte d’interroger la notion d’interculturalité et plus spécifiquement de culture hybride [15] et de la confronter avec celle  de la seconde modernité pour mieux saisir  les impacts socio-culturels des nouveaux usages de l’écrit.

 



[1] Si traditionnellement le document est défini comme une production sémiotique enregistrée sur un support pérenne permettant son utilisation différée, le document numérique, lui est en pleine mutation. Roger Pedauque 3 (2006) invoque 4 propriétés au document : mémorisation, organisation des idées, créativité et transmission. Ces fonctions sont très liées et comportent une dimension médiatique et une composante cognitive. Le document numérique joue un rôle de communication essentiel. Sa production et son usage sont liés à des environnements technologiques, qui se développent en rapport avec les changements des pratiques des usagers. Le rôle communicationnel du document ne se réduit pas à la simple diffusion d’un contenu mais devient le support d’une communication plus complexe entre les différents acteurs des systèmes d’informations. Reliés aux pratiques de navigation et de lecture, les documents numériques sont à la source de nouveaux usages en pleine évolution.        
La lecture numérique est définie dans notre travail comme étant une activité cognitive qui vise à explorer, s’approprier et reconstruire un texte écrit dans un environnement numérique

[2] Nous citons notamment le laboratoire LIRE de Lyon2, RTP doc/CNRS, Laboratoire Paragraphe de Paris 8, CITE ( centre de recherche interdisciplinaire sur les technologies émergentes de l’université de Montréal) de l’EBSI, l’ONL( Observatoire National de la Lecture, France) …

[3] J. L.Lemoigne, L’’intelligence de la complexité, Paris, l’Harmattan, 1999

[4] Voir la partie qui concerne la méthodologie de travail

[5] Notion de J.L Weissberg. Entre production et réception : l’hypermédiation, une mutation des savoirs symboliques .In : H2PTM’99. pp187-197

[6] Resource Description Framework, RDF est un modèle, associé à une syntaxe, dont le but est de permettre à une communauté d’utilisateurs de partager les mêmes métadonnées pour des ressources partagées. Il a été conçu initialement par le W3C pour permettre de structurer l’information accessible sur le web et de l’indexer efficacement.

[7] Le LOM (Learning Object Metadata) est un modèle (ou standard) international pour décrire un objet pédagogique (numérique ou non) en utilisant des métadonnées

[8] eXtensible Markup Language : format standard de description et d’échange de documents électroniques

[9] API : Application Program Interface, ce sont des interfaces qui permettent la communication entre plusieurs composantes informatiques comme par exemple l’api de google maps pour la géolocalisation des appartements qu’il propose. Ceci permet aussi de développer les portails personnels et personnalisables par l’internaute où il peut rassembler plusieurs services comme le mail, la météo, certains moteurs de recherche….Beaucoup de sites et de portails utilisent ce format sans le déclarer

[10] Les taggs qui permettent aux usagers d’indexer les contenus

[11] RSS ( Really Simple Syndication) est un fichier texte au format XMLcomportant la description synthétique du contenu d’échange format d’échange sur le web qui nécessite un programme de lecture reader comme feed reader il permet de syndiquer du contenu cela consiste à afficher sur votre site des contenus provenant d’autres sites et d’accéder à leur mise à jour permanente.

[12] Voir la lettre d’information en ligne Internetactu. http://www.internetactu.net/   .

[13] Notion définie par les sociologues  allemand Ulrich Beck  et  anglais et  A. Giddens

[14] Voir Roger Pédauque tome 3, ouvrage collectif du réseau de chercheurs francophones RTP-DOC/CNRS.

[15] Notion de Arjun Appadurai, Après le colonialisme, les conséquences culturelles de la globalisation, trad. de l’anglais, Paris, Payot, 2001.

 
ISD, Université de la Manouba, Campus Universitaire de la Manouba, 2010 Manouba, tél : 71 601 550 / fax : 71 600 200